L'analyse cartésienne

"Ainsi, au lieu de ce grand nombre de préceptes dont la logique est composée, je crus que j'aurais assez des quatre suivants (...) : -le premier est de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie, que je ne la connusse évidemment être telle : c'est à dire d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention (...)

-le second, de diviser chacune des difficultés que j'examinerais, en autant de parcelles qu'il se pourrait et qu'il serait requis pour les mieux résoudre.

-le troisième, de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu, comme par degrés, jusques à la connaissance des plus composés (...)

-Et le dernier, de faire partout des dénombrements si entiers, et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre."

Vous aurez reconnu, dans cet extrait, le Discours de la Méthode de notre René DESCARTES national, ouvrage publié en 1637, à l’âge de 41 ans, 13 avant de disparaître.

En l’occurrence, ce sont les deuxième et troisième préceptes qui nous intéressent ici : ils officialisent, pour des siècles et des millions d’individus sur la planète Terre, une approche incontestable de la réalité matérielle mais aussi immatérielle.

Porte-parole d’un nouveau courant de pensée (les « Mécanistes »), partisan de la révolution copernicienne, il s’oppose aux « Finalistes » qui regroupent, à la fois, les défenseurs d’un déterminisme divin, et les disciples d’ARISTOTE pour qui « tout art et toute investigation, et pareillement toute action et tout choix, tendent vers quelque fin ».

En inversant le rapport entre cause et effet, DESCARTES participe de la Renaissance des esprits tout en renouant avec certains philosophes antiques, justement baptisés « Matérialistes », tel Épicure pour qui tout, y compris, l’âme, est constitué d’atomes en mouvement dans le vide et dont l’agrégation crée la matière.

Séparer l'âme et le corps

DESCARTES ne va pas si loin : nettement plus « dualiste » que « moniste », il défend la distinction entre l’âme et le corps (plus précisément la Pensée et l’Étendue), au risque de prôner une misozootie qui lui vaudra des critiques radicales à l’époque des Lumières.

Le principe de séparation entre matériel et spirituel ne sera cependant pas contesté avant le milieu du dix-neuvième siècle ; même KANT, dont l’apport à la modernité est fondamental, l’admettait encore (il est vrai que notre Emmanuel pouvait se monter un peu « Finaliste » à ses heures, voire légèrement raciste...).

Avec Charles DARWIN et Gregor MENDEL, les théories de la sélection naturelle et de l’évolution génétique remettront en cause la frontière entre vivant et inanimé : sans aucune arrière-pensée idéologique (au moins au début et malgré quelque faux-pas « eugénistes »), elles réconcilieront la philosophie moderne avec ARISTOTE mais serviront aussi de prétexte aux nauséabondes politiques de pureté raciale.

Accepter la complexité du réel

Sans aller jusqu’à ces extrémités (bien heureusement), la Systémique, au début du XXème siècle, pourra, elle aussi, commencer d’apporter une réponse globale. Jusque là, en effet, le progrès (notamment scientifique), véritable dogme, reposait sur la raison Cartésienne. Les atrocités de la Première Guerre Mondiale, le sursaut hédoniste qui en suivirent la fin, ou, tout simplement, un mouvement naturel de balancier, firent admettre la complexité du réel et l’impossibilité de le comprendre grâce aux traditionnelles approches analytiques.

Retour aux sources avec LAO-TSEU (600 avant J.C. : « le tout est plus que la somme des parties »), les présocratiques comme HÉRACLITE (500 avant J.C. : « Nul dieu ni nul homme n'a créé le monde, il a toujours été et sera toujours un feu éternellement vivant, rougissant selon des mesures et s'éteignant selon des mesures »), ou GOETHE (1800 après J.C. : « Dans toute entité vivante ..., les parties sont inséparables du tout en ce sens qu’elles ne peuvent être comprises qu’avec et comme partie du tout ».

Innovation avec Ludwig Von BERTALANFFY (1937) qui considère que pour comprendre des ensembles complexes, il est nécessaire de connaître, non seulement, les éléments, mais encore, leurs relations et, qui plus est, leurs interactions avec l’environnement.

Ce que résume parfaitement André ISAAC dans sa tautologie (comme il se doit...) : « Tout est dans tout ; et réciproquement ». Rappelons qu’à la scène, ce grand penseur se faisait appeler Pierre DAC.

Il n’est pas interdit de s’instruire auprès des chansonniers ; après tout, sans Jane BIRKIN haletant sur la musique de Lucien GINSBURG, qui pourrait jouir innocemment de cette subtile période rhétorique de Salvador DALI : "PICASSO est espagnol, moi aussi. PICASSO est un génie, moi aussi. PICASSO est communiste, moi non plus".

Pour revenir à la systémique, il faut bien reconnaître que sa vision a été confirmée par des études menées dans des domaines aussi différents que la physique, la psychanalyse, la biologie ou les sciences sociales ; elle tutoie la thermodynamique et la cybernétique.

La théorie du "tout"

De ce constat naît la Théorie générale des systèmes qui présente un caractère universel. Elle devient une nouvelle manière de penser le tout et la totalité. Non seulement, tout système ouvert est en relation avec un environnement sur lequel il influe et dont il reçoit des influences, mais encore, tout est système : familles, entreprises, associations, groupes...

La systémique qui fait aujourd’hui autant le bonheur des sociologues que des psychologues (sans oublier les informaticiens) n’est cependant pas à assimiler avec son cousin germain, le holisme.

Cette théorie fut proposée en 1920 par le sud-africain Jan Christiaan SMUTS, général boer, premier ministre de son pays, ministre de CHURCHILL durant la Seconde Guerre Mondiale mais aussi l’un des fondateurs de la Société Des Nations et de l’ONU, principal rédacteur du préambule de la Charte des Nations Unies.

Sans tomber dans le cliché, il n’est pas surprenant de constater que le holisme, tout en affirmant la globalité des êtres vivants, revendique tout de même une finalité qui dépasse la causalité efficiente, un organisation potentielle et, sans doute, un dessein providentiel.

C’est bien ce que croyait l’un des plus brillants défenseurs de cette théorie, Pierre THEILHARD de CHARDIN dont le point Oméga, dernière lettre de l’alphabet grec, représente l’aboutissement du progrès humain, matériel et spirituel, individuel et collectif, dans la noosphère (aujourd’hui, nous dirions écosystème cognitif ou plutôt, cyberespace de conscience...) juste avant la théophanie du Christ cosmique. Accessoirement, cela sonne mieux que l’entéléchie d’Aristote qui pensait la même chose mais avant J.C.

Rien d’étonnant à cette polysémie de l’holisme. Le mot grec « holos » (qui signifie « tout) a les mêmes origines que deux mots anglais : « whole » (complet, entier) et « holy » (saint).

L'incertitude, aux limites du "tout"

Néanmoins, la systémique se trompait quand elle pensait ne pas avoir de limite : « (ces phénomènes) peuvent être repérés tant au niveau macroscopique / social que microscopique / individuel en passant par les systèmes intermédiaires comme la famille ou un groupe dans une entreprise ».

La systémique a une limite : celle que nous enseigne la physique quantique. Dans l’infiniment petit, en effet, la matière n’existe que « par erreur ». Les atomes ne sont pas des « objets » qui s’assemblent pour en constituer des plus « perfectionnés » : la particule la plus élémentaire n’est pas un point matériel bien tangible mais un point sur une courbe, sur une onde : c’est quand celle-ci « s’effondre » que se trouve délimitée une zone dans laquelle il y a une chance (une probabilité) de trouver la particule.

Non seulement la fonction algébrique de cette onde a été décrite (en 1927 par Edwin SHRODINGER) mais, surtout, le physicien Max PLANCK a réussi à découvrir plusieurs valeurs quantiques :

celle de la constante « h » qui exprime l’énergie minimum que l’on puisse mesurer sur une particule (6,63 x 10-34 joules/seconde),
celle de la plus petite mesure de temps qui nous soit accessible (10-43 seconde),
celle de la plus petite longueur mesurable (10-33 centimètre).

Cette dernière valeur nous indique la frontière entre notre monde et le domaine quantique.

En deçà de ce point, tout change : l’observation des phénomènes les transforme, non pas parce que les outils ou les méthodes d’observation faussent les résultats mais parce qu’ils génèrent ce que le physicien Werner HEISENBERG appelle « l’incertitude » (qu’il a même mise en équation) : plus on mesure une particule plus son énergie diminue ; autrement dit, plus on l’observe plus elle a de chance de se matérialiser.

Si on les laisse « tranquilles », les particules élémentaires restent isolées, sans interaction (ou presque) avec leur environnement : les scientifiques appellent cela la « cohérence quantique ».

Le monde que nous appréhendons et, entre autres, nous-mêmes n’existons que parce qu’une « décohérence » entraîne des interactions entre les particules élémentaires, des « chocs » sans lesquels nous ne serions, peut-être, que de purs esprits (?).

Sur l’un des forums du réseau Futura, on peut lire, dans un échange entre étudiants en biologie : « chez un individu, seule la structure se maintient ; tout ce qui la constitue est totalement mouvant dans un échange permanent avec l'extérieur ».

Ordre et désordre

La théorie du chaos va même plus loin. Déjà (encore...) DESCARTES introduisit l'idée que les lois de la nature tendaient à produire de l'organisation. Aujourd'hui, la plupart des scientifiques pensent qu'il existe des lois universelles (issues de la physique fondamentale et de la chimie) qui gouvernent les structures et leur évolution dans les systèmes biologiques.

Le terme « auto-organisation » a vraisemblablement été introduit en 1947 par le psychiatre et ingénieur Ross W. ASHBY mais il ne devint plus commun dans la littérature scientifique que dans les années 1960, avec la théorie générale des systèmes, et surtout lors de son adoption par les physiciens et autres chercheurs du domaine des systèmes complexes dans les années 1970 et 1980.

C’est, en particulier, Ilya PRIGOGINE (prix Nobel de chimie en 1977) qui démontra, lors de ses travaux sur les systèmes dissipatifs, qu’il existe un phénomène de mise en ordre croissant qui va en sens inverse de l'augmentation de l'entropie.

Les processus physiques, de même que les systèmes sociaux, ont tendance à s'organiser d'eux-mêmes. La structure de la matière n’est plus définie par des lois déterministes, mais par des modèles de probabilité. Notre monde physique n’est pas une horloge, mais un chaos imprévisible.

Cette thèse a été vulgarisée par le fameux « effet papillon» : un battement d’aile de papillon à Pékin peut provoquer un léger souffle qui, de proche en proche, donnera naissance à un ouragan sur la Californie.

Des économistes ont abouti aux mêmes conclusions pour l’évolution des prix ou les cours de la Bourse observés sur de longues périodes.

Ainsi, la Théorie du Chaos considère-t-elle les organisations comme des systèmes complexes, dynamiques, non linéaires, co-créateurs et loin du point d’équilibre. Leur performance future ne peut pas être déduite des évènements et des actions passées et présentes. Dans un état chaotique, les organisations se comportent simultanément de façon imprévisible et suivant des modèles.

C’est bien ce que disaient les anciens : de Chaos naît Cosmos, « l'univers considéré comme un système bien ordonné ».

L’ordre vient du désordre ; c’est beau, c’est un mythe, et nous n’y sommes pour rien.