« On ne naît pas poëte, on le devient. »

La formule est connue, populaire et classique.

Le tréma sur le -e- (seulement disparu en 1878) témoignerait de l’ancienneté voire de l’antiquité de l’aphorisme ; jusqu’à cette date récente, le signe diérétique (inspiré des trous percés dans un dé) voulait, en effet, rappeler l’origine latine et donc grecque du mot (ποιητησ − poiêtès) que l’on peut volontiers traduire par : créateur. Le fameux (et trop rare) tréma obligeait à respecter l’autonomie phonétique du -e- par rapport au -o- voisin, à empêcher la prononciation relâchée qui finira, une fois la diérèse oubliée, par créer l’irrévérencieux « pouet-pouet ! ».

La formule serait donc historique. En réalité : non. C’est même pire : la formule originelle exprimerait presque l’inverse.

Certes, elle est ancienne ; tellement que l’on ne sait pas bien à qui l’attribuer : Quintilien 42 – 95 ? Horace 65 – 8 avant Jésus-Christ ? Cicéron 106 – 43 avant Jésus-Christ ? Finalement, c’est à l’homme au pois chiche que reviendrait la paternité du NASCUNTUR POETAE, FIUNT ORATORES que l’on traduit généralement par : « On nait poète (mais) on devient orateur ».

Voilà qui nuance l’idée autour de laquelle nous tournons depuis le début de cet article et que d’aucuns ont peut-être mieux résumée par « c’est en forgeant que l’on devient forgeron ».

Même si l’intérêt de la recherche est assez secondaire, il est plaisant, néanmoins, de découvrir que le « On nait poète… » est devenu « On ne naît pas poète… » sous l’influence d’une autre phrase-choc, due au regretté Erasme 1467 – 1536 : « On ne naît pas homme, on le devient ».

De nos jours, ne doit-on pas aussi (surtout ?) le succès de cette opposition concessive au célèbre « On ne naît pas femme, on le devient » de Simone de BEAUVOIR 1908 – 1986 ?

Rendons tout de même à César (en fait, à Tertulien environ 155 – 235) ce qui revient à ce père de l’église, inventeur du dogme de la trinité et du « On ne nait pas chrétien, on le devient ». Lui même, né à Carthage dans une famille Berbère païenne (notez le tréma…), se convertit au Christianisme vers la quarantaine et finit hérétique.

Bref : l’idée selon laquelle un « état » n’est jamais donné sans progression, sans effort, sans lutte est assez séduisante. Si vous googlelisez l’expression, vous obtiendrez vite une série d’adaptations plus ou moins engagées :

« On ne naît pas mauvais, on le devient », phrase culte du film d’Alan Parker, Mississipi Burning.

« On ne nait pas noir, on le devient », titre d’un ouvrage de l’écrivain-éducateur Jean-Louis Sagot-Duvauroux.

« On ne naît pas soldat, on le devient », slogan d’une campagne de recrutement du Ministère de la Défense.

Il était donc logique que nous tombions sur « On ne naît pas négociateur, on le devient », manuel méthodologique de Alain Pekar Lempereur et Aurélien Colson, tous deux professeurs à l’ESSEC.

La formule magique s’appliquerait donc aussi à la population à laquelle ce blog est dédiée : c’est par l’apprentissage, l’expérience acquise, la navette essais-erreurs que se forgerait le « tempérament commercial » ? ce serait la recette pour réussir dans la vente ?

D’abord, vérifions que nous parlons bien de la même chose :

négociation < négoce < NEGOTIUM < (neg)OTIUM = l’inverse de OTIUM (l’inactivité, le loisir, l’oisiveté qui, on le sait, entraîne la débauche). Le négoce est donc, prioritairement, le fait de faire quelque chose, d’être occupé. C’est bien le même mot que Business : être busy. Continuons.

Eh bien, les deux enseignants ont raison ; ou presque : on devient négociateur parce qu’on est négociateur ; et on est négociateur parce qu’on naît négociateur.

D’où nous parlent les publicitaires qui veulent que nous nous engagions pour voir du pays ? du site www.devenezvousmême.com

Que nous conseille Nietzsche (1844 – 1900), reprenant l’injonction de Pindare (518 – 438 avant Jésus Christ) ? « Deviens qui tu es ».

Ce n’est donc pas d’hier que l’on sait que l’on ne peut pas nier sa nature profonde, ni la combattre encore moins la transformer mais seulement l’accepter, la révéler, la développer.

Ce n’est d’ailleurs pas une mince affaire de projeter le présent et le passé dans le futur. Héraclite environ 540 – 480 avant Jésus-Ch... disait déjà : « on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve ». Ce que je suis n’est pas ce que je fus ; comment alors imaginer ce que je serai ? seulement en choisissant ce je dois être. Et comme ce que je serai ne peut pas être autre que moi, il n’y a plus qu’une chose à faire…savoir qui je suis.

Dieu lui-même ne dit-il pas à Moïse (tréma…) : « Je suis celui qui suis » ?

En Inde, entre 624 et 544 (ou entre 563 et 480, ou entre 460 et 383) avant Jésus-Christ, a vécu Siddhārtha Gautama ; vers la quarantaine, il est devenu « éveillé » (Bouddha) grâce à une méthode de méditation qu’il a enseignée pendant encore quarante ans. Grâce à un travail d’introspection, il s’agit d’atteindre la compréhension totale de la nature, des causes de la souffrance humaine et des étapes nécessaires à son élimination.

À peu près à la même époque (entre le VIème et le IVème siècle avant Jésus-Christ), au pied du mont Parnasse, à l’emplacement supposé du nombril du monde, se dressait Delphes et son sanctuaire dédié à Apollon. Quasiment à jeun et respirant des émanations sans doute sulfuriques, une prophétesse, la Pythie, livrait aux fidèles des borborygmes que des prêtres, heureusement fin psychologues et lettrés, traduisaient en vers intelligibles.

La devise placée au fronton du temple a été rendue célèbre par un visiteur non moins illustre, Socrate : « Connais-toi toi-même (et tu connaîtras l’univers et les dieux !) ».

Cependant, tous les scientifiques l’affirment : on ne peut s’observer objectivement soi-même. D’ailleurs, le buveur de ciguë (tréma…) s’en doutait puisque ce bavard impénitent, infatigable donneur de leçons, finit par avouer : « je sais que je ne sais rien ».

Aujourd’hui, pour aboutir à une connaissance de soi, de ses compétences, de ses aptitudes, il existe, fort heureusement, des solutions moins douloureuses que l’ascèse, moins dangereuses que les vapeurs toxiques et, pour autant, moins contraignantes qu’une psychanalyse décennale.

Mais ceci est une autre histoire…